COP 15 : « Il faut que tous les membres présents à Abidjan soient conscients que protéger la terre, c’est une valeur économique. » (Activiste)

Ibrahim El Ali, le président de l’ONG Blue Green et militant pour la préservation de l'environnement

11 mai 2022 à 13h25 par Lilianne Nyatcha / Africa Radio

La COP15 sur la lutte contre la désertification se tient à Abidjan en Côte d'Ivoire. Les acteurs qui y participent planchent depuis lundi sur les moyens de lutter plus efficacement contre ce phénomène qui touche l’Afrique. Le président de l’ONG Blue Green et militant pour la préservation de l'environnement et pour le développement en Afrique, Ibrahim El Ali, estime que cette problématique suscite moins d’intérêt dans les médias et pour les financiers. Il répond à Lilianne Nyatcha.

Environ 40% de la surface des terres est dégradée, c'est dire que l’Afrique est durement affectée par ce phénomène.....

Je vais d’abord préciser quelque chose de très important. Effectivement, on est à la COP15 de la désertification, et non à la COP 26 sur le climat. Ce sont deux COP différentes. La COP15 est dédiée aux problématiques de désertification et de sécheresse qui touche particulièrement la partie sahélienne. Cette partie sahélienne regroupe tout ce qui est problématique dans le monde en réalité, que ce soit au niveau du terrorisme, de la désertification, des pratiques d'armement ou de trafic d'esclavage, des migrations irrégulières ou même la question de la rareté de l'eau ou des luttes entre paysans et éleveurs.

Et c’est ce qui fait que 195 pays membres se réunissent à Abidjan pour réfléchir sur comment lutter contre ces questions de désertification qui, c’est vrai, touchent 40% des terres émergées mais aussi pratiquement une personne sur deux dans le monde.

Évoquons le cas du Sénégal parce que c'est l'un des pays du Sahel les plus fortement touchés par cette désertification. Selon l’ONG Enda Energies, 34% des terres arables sont affectées par la désertification au Sénégal.

La désertification est une problématique qui touche le Sénégal effectivement. Mais on ne peut pas dire moins que le Mali, le Burkina Faso ou le Niger, qui sont aussi touchés par la question. Le problème c’est qu’il y a une politique agricole très importante qui se fait avec déjà 70% de l’eau. Mais malheureusement, on a beaucoup de coupe de bois pour gagner des terres. La problématique de la désertification va de paire avec celles de l'eau, du reboisement et du climat. Vous savez, le Sénégal est touché par la question mais a une politique de reboisement massif qui a été fait par le projet de la grande muraille verte.

Et avant cela même, il y a eu de grands projets de reboisement des mangroves ou d'autres types de reboisement comme les rôniers, les cocotiers sur les bords de mer. C’est un pays qui a une politique très offensive sur la question du reboisement avec actuellement la politique de la muraille verte qui touche 8.000 (huit mille) km de Dakar jusqu’à Djibouti. Normalement, le Sénégal devrait être un exemple en la matière et exporter un peu son savoir-faire à travers ses conseils et son expertise dans les différents autres pays.

A ce sujet, les autorités sénégalaises avaient lancé en 2018, un plan national de reforestation durable pour préserver les écosystèmes forestiers. Quel est le bilan quatre ans après ? La désertification a-t-elle reculé de façon significative ?

Elle recule notoirement dans la zone de la grande muraille verte et dans les principaux projets où il y a eu des oasis qui ont été mis en place pour permettre aux femmes de faire du maraîchage. J’aimerais qu’on comprenne un phénomène très important : la COP 26 sur le climat attire plus les médias et tout le monde parce qu’il y a un marché financier du carbone derrière. Quand les financiers s’intéressent à une problématique, là, ils mettent le paquet. Mais la question de la rareté de l'eau est moins considérée. On le voit avec la crise ukrainienne : le problème du blé touche le monde entier. C'est pour cela que l’Afrique doit se concentrer sur cette zone sahélienne qui est très importante et retravailler son agriculture. Il faut que tous les membres qui seront présents à Abidjan soient conscients que protéger la terre, c’est une valeur économique.

Voulez-vous dire que la lutte contre la désertification ne suscite pas un véritable engouement et une grande attention ?

Oui, parce que là il faut dépenser de l'argent ; les financiers n'ont pas une valeur économique. Alors que même les migrations intensives viennent de la désertification. A la COP 26, il y a des marchés financiers sur le climat qui se mettent en place. C’est pour cela que nos autorités doivent mettre le paquet et donner une valeur économique à la désertification et à la terre.

Comment le phénomène de désertification affecte-t-il les populations de la bande sahélienne ?

Il les affecte de façon grave. La première des affectations c’est qu’il y a une migration massive intérieure des campagnes vers les villes qui fait qu’on a une concentration massive autour des capitales et qui pose des problèmes de sécurité et de travail. Et après, cela aboutit à des migrations vers l’Europe. C’est pour cela que dans la lutte contre la désertification, il faut travailler sur les villes intermédiaires, les villes moyennes pour fixer les populations. Il faut aussi travailler avec les syndicats des paysans pour régler la question de la coupe des bois. Abidjan et Dakar commencent à travailler de façon plus intéressante sur cette question pour mieux utiliser l’eau.

Il faut très particulièrement intéresser la population à ces choses. S’il y a eu un succès sur le reboisement des mangroves c’est parce que ça a été porté par les femmes et la population elle-même qui s’est rendue compte de la valeur économique que cela impliquait. Lutter contre les mangroves par exemple a permis à ce qu’il y ait une pisciculture intense et une culture du miel et beaucoup d'autres produits en Casamance dans le sud du Sénégal.

 

COP 15 : « Protéger la terre, c’est une valeur économique. » - Ibrahim El Ali