France/ Elections : « les candidats ne prennent pas en compte les préoccupations des français de l’immigration, c’est très grave » (Tiaba Bruni, du CRAN)

Thiaba Bruni

31 mars 2022 à 9h40 par Lilianne Nyatcha / Africa Radio Paris

Les préoccupations des afro-français appelés "français issus de l'immigration" ne sont pas suffisamment évoquées par les candidats à la présidentielle française du 10 avril prochain. Plusieurs associations dont le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) de France se sont réunies pour attirer l'attention de celles et ceux qui aspirent à diriger la France sur le fait qu'aucun citoyen français ne doit être laissé en rade. Lilianne NYATCHA s'entretient avec Tiaba Bruni, porte-parole du Cran et présidente de l'association « Banlieue citoyenne »

Quelle sera la forme de l'interpellation des candidats ?

Nous avons décidé d'inviter tous les candidats à l'élection présidentielle afin de débattre des préoccupations qui sont propres aux français issus de l'immigration parce que nous sommes des français.

Vous pensez donc que les français issus de l’immigration sont oubliés par les candidats dans leurs discours et leurs programmes ?

Tout à fait.

Vous n’y trouvez pas les préoccupations des français issus de l’immigration ?

Pas du tout.

Quelles sont ces préoccupations ?

Il y a la lutte contre les discriminations, qui est un sujet essentiel. Il faudrait véritablement lutter contre les discriminations pour qu'il y ait plus d'égalité des chances entre les français blancs et les français non-blancs. Et ce n’est pas le cas actuellement. Dernièrement, le président de la république a admis qu'il y avait en France des contrôles au faciès et le défenseur des Droits a également admis qu’il y avait un racisme systémique en France. Mais aucune loi, aucune mesure n'est véritablement prise afin de lutter contre ces inégalités qui concernent les français et qui posent un problème de cohésion nationale.

Pourquoi tout ce dont vous venez de parler ne se retrouve pas dans les discours des candidats ? Comment expliquez-vous cela?

Moi, je l'explique par le fait que justement les français issus de l'immigration sont peu mobilisés au moment des élections. Donc ils comptent très peu puisqu’on sait que de toute manière, leurs voix ne vont pas participer à faire élire le président de la république. Je pense que si on était beaucoup plus mobilisés et organisés, les problématiques qui nous sont propres seraient prises en compte, mais ce n'est pas le cas.

Vous parlez de l'inégalité entre citoyens français et français de souche. Mais, il y a aussi la place de l'islam dans la république, le traitement des mémoires coloniales en plus de l'égalité des chances qui sont des problèmes reconnus, d’après vous par le président Macron. Une partie de la classe politique française ne reconnaît pas ces discriminations pourtant. Et aujourd'hui, il y a un discours raciste assumé de la part des candidats de l'extrême droite.

Il y a de plus en plus un racisme décomplexé en France. Je pense que les discriminations sont reconnues par tous. Par contre, on ne veut pas prendre les mesures qui vont les combattre.

Il y a quand même en ce moment la polémique sur les déclarations de Éric Zemmour qui stigmatise les ressortissants d'un même pays deux fois de suite et rien ne se passe.

Tout cela se passe parce que nous, les français de l’immigration, ne sommes pas assez mobilisés sur ces questions. Il faudrait qu'on fasse entendre notre voix afin que l'on soit considéré comme tous les autres français, quand on sait qu'en France, une personne qui est perçue comme maghrébine ou africaine à sept fois plus de chances d'être contrôlée par la police. Quand on sait qu'un homme qui a un patronyme africain ou maghrébin a pour un travail égal un salaire qui est 30% inférieur, ça me pose problème. Et quand les candidats à l'élection présidentielle ne cherchent pas dans leur programme à se mobiliser sur ces thématiques, je pense que c’est très grave.

Mais quand on écoute le discours ambiant, pensez-vous que la voix des français issus de l'immigration peut encore être audible dans ce contexte ?

Je pense qu'elle peut être audible mais, il faut déjà que nous ayons envie d'être audibles, c'est-à-dire qu’il faut qu'on participe aux élections. L’abstention touche beaucoup les jeunes et les populations dans les quartiers et c'est ça le souci principal.

Un article du magazine Jeune Afrique soulignait que les afro-français votent ou voteront Jean-Luc Mélenchon. Surprise ou plutôt logique ?

C'est logique parce que c'est l'un des rares candidats justement qui se préoccupe des questions qui nous sont chères ; donc ce n’est pas du tout étonnant.

Est-ce une consigne de vote ?

Non, on aimerait seulement que les autres candidats s'emparent de ces thématiques pour que les français issus de l'immigration aient un large panel de candidats. Mais il est vrai qu’actuellement c'est plutôt Mélenchon qui se soucie de ces problématiques et les autres candidats les ignorent.

Décryptage 28/03/2022