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Culture : Piiiiment passe de l’oral à l’écrit

19 juin 2020 à 15h03 Par Stéphanie Hartmann
À la tête de l’émission éponyme, diffusée sur Radio Nova, le collectif Piiiiment se compose de quatre personnes passionnées des cultures noires. Pour mettre sur papier les débats qui les ont animés depuis trois ans, ils publient « Le Dérangeur, petit lexique en voie de décolonisation » aux éditions Carouzel. Nous en parlons avec l’une des membres du Collectif, Célia Potiron. Des propos recueillis par Stéphanie Hartmann.

Tout d'abord, un mot d'actualité auquel répond très bien votre ouvrage : Comment expliquez-vous l'onde de choc qui a secoué le monde entier après le meurtre de Georges Floyd aux Etats-Unis ?

 

Je constate qu'il s'agit de la même onde de choc vu en 2015 après les événements de Ferguson aux Etats-Unis, et qui a vu naître notamment le mouvement Black Lives Matter. Ce qui se passe aujourd'hui n'est pas nouveau. Ce qui change, ce sont les réseaux sociaux et le rôle qu’ils jouent dans la perception des violences policières. Pour donner un exemple, en 2015, il y avait environ 400 millions d'utilisateurs d'Instagram. Tandis qu’aujourd'hui, ils sont plus d'un milliard. Puis, il est important de rappeler le  rôle des militants et des associations sur le terrain qui n'ont jamais cessé de parler de ces sujets. Je pense que cette onde de choc 2020 n'est pas si nouvelle mais qu'elle est alimentée aujourd'hui par la puissance de réseaux sociaux.

 

Certains rejettent la comparaison avec les Etats-Unis. En avant-propos de votre ouvrage, vous citez l'Américain... Pourquoi on peut dire que « oui, c'est [un racisme] systémique [en France] » ?

 

On peut dire que nous avons un racisme systémique en France parce que les chiffres le prouvent. Déjà en 2017, le défenseur des droits, Jacques Toubon, affirmait que les hommes perçus comme Noirs ou arabes ont une probabilité ving fois plus élevée de se faire contrôler que les blancs. Les chiffres prouvent que le racisme n'est pas une question individuelle ou seulement d'insulte interpersonnelle. La France n'échappe pas à des mécanismes structurels de racisme. C'est en cela que l'on y voit des similitudes avec les Etats-Unis.

 

 

Est-ce-que finalement ce débat sur le racisme en France perdure parce qu'il y a un certain déni de la part de ceux que l'on pourrait appeler « les élites » ?

 

Si on parle des élites médiatisées, celles qui ont la parole, elles sont la phase émergée de l'iceberg.  Effectivement, on peut dire qu'il y a un déni. Ce déni est le miroir d’un déni plus profond. C’est le déni d’un pan de l'histoire de la France, déni de la traite négrière, déni de l’histoire coloniale. C'est surtout le déni d’une histoire globale.

 

Face à cet aveuglement, Le Dérangeur permet d'ouvrir les yeux. Pourquoi avoir choisi la forme du lexique ?

 

Nous avons choisi la forme du lexique parce que Le Dérangeur est un recueil. On y retrouve 40 mots, 40 formulations, 40 abréviations qui viennent synthétiser un travail que l'on a commencé en 2017. C'est le résultat de trois ans de travail réalisé avec l’émission Piiiiiiment, d’abord diffusée sur Rinse FM et depuis quelques mois sur Radio Nova. Vous imaginez l'abondance des sujets. La forme du lexique est une bonne façon de venir amener ces sujets dans un support qui est le livre, c'est-à-dire un objet qui est tangible que l'on peut toucher, lire dans le désordre, le gribouiller ou arracher des pages.

 

L'ancien Premier ministre français, Manuel Valls, a estimé, lors d'une interview, que "la guerre des classes disparaissait au profit de la guerre des races". Dans votre ouvrage, il y a une entrée « race » dans votre lexique. Que répondez-vous à ceux qui disent que ce combat antiraciste actuel est une sorte de racisme inversé ou racialiste ?

 

C'est une lecture de ce qui se passe aujourd'hui en France. En tout cas, c'est une lecture que je ne fais pas du Dérangeur. Le Dérangeur est un ouvrage juste ment dans lequel on vient se questionner sur notre place dans la société. Ce qui me pousse à me poser une question : A quoi doit-on s'attendre lorsque l'on est une pauvre personne, quand on est une femme pauvre, une femme noire pauvre, est-ce-que on doit choisir entre les luttes ou est-ce-que on pourrait mener plusieurs luttes, celle contre le patriarcat, la misogynie, la lutte des classes mais également celle contre le racisme ?

Pour commander : https://linktr.ee/piiiiment